L'obscure patience d'aimer - Jean-Pierre SANTINI

L'obscure patience d'aimer, nouvelles, théâtre, poésies, aphorismes, 184 p. 18 € (2017)

Couv 1 l obscure patience d aimer

Aphorismes, poésie, théâtre, nouvelles, bouts d'écritures…

Un peu de tout, un peu de rien.

EXTRAIT 1

J'en conviens, Messieurs les Juges, passé la cinquantaine, on est un peu ridicule quand on est amoureux. Les désirs me sont revenus dès que j'ai rencontré Jade. À bien y regarder, pourtant, elle n'est pas si belle. Mais je ne vais pas au détail. La fascination tient à une sorte de globalité. Elle est comme un monde où j'aurais aimé vivre, une plénitude révélée. Dans un groupe, je ne vois qu'elle. Les autres doivent le ressentir, surtout Marie-Claire qui devient tout à fait transparente. Elle me regarde d'un drôle d'air. Il me semble qu'elle s'est résignée. Elle n'espère plus rien de moi. D'ailleurs, après les vacances de Pâques, elle m'a annoncé qu'elle avait fait sa demande pour obtenir un poste en ville. Je l'ai approuvée. Le rural profond, ce n'est pas vivable pour les femmes. Les années s'envolent sans qu'on s'en aperçoive. Les hommes s'y distraient encore grâce à la chasse, aux jardins, aux maisons à entretenir, au bois à couper pour les hivers incessants et aux sentiers qu'on arpente dans la solitude fraîche. Les hommes occupent l'espace et les femmes le temps.

EXTRAIT 2

Comment oublier l'autre de son vivant ?

Es-tu encore là, fonctionnant à merveille dans le labyrinthe de la ville ?

J'imagine que tu consultes avec une douceur naturelle parce que les femmes sont l'intelligence même de la vie.

Je rêve de m'abandonner a toi, innocent et fragile, comme si, revenu de tout, j'avais encore à espérer du monde par ta seule présence. Pourtant, je n'aime pas avouer mes faiblesses. C'est d'ailleurs ce qui me rend la mort insupportable. J'imagine que pour la première fois, depuis le néant prénatal, je serai transporté au propre et au figuré par le soin des autres. Au jeu pulsatile des mémoires, mon image et mes mots dériveront peut-être dans la mélancolie de ceux qui m'ont connu. Ainsi pèsent les corps d'où la vie s'évade, du plomb de leurs matières et des mots qui s'en échappent pour aller à la bouche des vivants.

EXTRAIT 3

Le pays est vide dix mois sur douze. Les femmes n'y reviennent qu'en été. J'ai longtemps cru qu'elles étaient immortelles. La lumière leur va comme la vie et moi, tandis que leurs corps se gorgent de soleil, je tourne comme un rat maladif dans mes coins d'ombre. Je trouve toujours quelque chose à faire ou a faire semblant de faire. Comme un mort absurde, j'agite encore des rêves inutiles dans le mutisme de mes espaces clos. Je m'occupe à des bricolages intérieurs et délaisse aussitôt, sous la patience des poussières, mes monstres de papier, de carton ou de bois. Parfois, je gis, inerte, sous la fraîcheur vibrante d'un châtaignier. En bas, j'aperçois la mer, la plage et les gens, insectes minuscules sous la pluie des lumières. Adolescent, bercé aux flux occultes qui inclinent à la rencontre, j'avais aimé tout cela. Je mourrais d'impatience au bord de la vie. J'imaginais de fabuleuses résurgences dans l'intimité des femmes. J'étais porté par le rêve absolu d'un bonheur qui s'évade aux clartés de la chair.

L'inconnu lassé dont je découvre parfois l'Image furtive au détour d'un miroir trimballe encore dans sa carcasse le désir fou de la beauté du monde et des corps qui ondoient dans la lumière lente, chair de la chair mille fois putréfiée au silence des ossuaires.

EXTRAIT 4

L'intervenant

Il m'arrive de penser que c'est la femme de ma vie. Comme j'ai déjà beaucoup vécu, ça ne signifie pas grand-chose. Le temps change tout à l'affaire.

C'est peut-être la femme du restant de ma vie.

Je la vois les jours ouvrables. Les autres, c'est vraiment des jours sans, sans elle, fermés.

D'ailleurs, je me cloître en attendant de la revoir.

À l'instant même ou je l'ai rencontrée, j'ai perdu mes repères. Ils étalent tout faux. Ma vie aussi. C’était un parcours touristique. Sans mémoire. Sans trace. Un aperçu de l'absence.

Maintenant, c'est le contraire. Je suis trop présent au monde. En fait, je n'y suis plus que pour elle.

Autrefois, j'essayais de me soustraire. Je cherchais même à m'évader. En vain bien sûr. On ne s'évade jamais qu'une fois. Entre temps, on fait semblant.

Date de dernière mise à jour : 18/09/2021

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