Une île sous le temps - Andria Costa/Jean-Pierre Santini

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Extrait de "UNE ÎLE SOUS LE TEMPS" nouvelle édition de l'ouvrage publié en 2001 sous le titre " Corse, un froid au coeur".

En exergue : "Les romans naissent des faillites de l'histoire".

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Pour Polo la fin justifiait tous les moyens.

- On n’arrive pas au paradis en jouant les enfants de chœur, disait-il.

Brandissant parfois un pistolet, jamais le même, qu’il sortait d’on ne sait où - on imaginait aisément qu’il en portait plusieurs sur lui - il affirmait que c’est avec ça qu’on se faisait le mieux entendre.

- Une arme, on comprend tout de suite. Pas besoin de discours. Il suffit de viser juste !

C’était la théorie générale de Polo sur les choses de la vie. La plupart des nationalistes ne l’entendaient pas autrement. Pourtant, leur histoire ressemblait désormais à un enfer. Les plus sincères éprouvaient un sentiment d’exil intérieur, égarés sur un champ de ruines où un peuple résiduel assistait impuissant au naufrage de ses espérances. Les plus anciens s’étaient rangés, trouvant parfois une place confortable au sein d’un ordre qu’ils avaient longtemps combattu. Pour se justifier, ils déclaraient qu’ils avaient « leur vie », c’est à dire, en somme, la vie des autres, comme les autres, mais sans eux. À côté.

La géographie - cette patience minérale - finit toujours par gommer l’histoire, trop organique, trop animale, trop humaine.

Une population avait remplacé un peuple. Et une foule indistincte, des êtres identifiés.

On n’était plus d’ici. On était ici.

Polo avait beau dire que les armes parlaient d’elles-mêmes. Elles annoncent surtout que la mort des uns est la solution des autres. La révélation n’incline pas à l’optimisme même si la vie qui a besoin de son contraire ne dit rien d’autre.

Julien s’interrogea sur l’utilité d’aller aux obsèques. Il s’était fait une religion sur ces pratiques, estimant qu’il vaudrait mieux confier la chose à l’urgence de professionnels discrets afin que la mort, dans l’intérêt général, passe au plus vite inaperçue. N’être plus là est de l’ordre de l’immédiateté et tous les accompagnements ne concernent, somme toute, que les accompagnateurs. Il est illusoire de vouloir faire un bout de chemin avec la mort parce que, justement, il n’y a pas de chemin. Cependant, dans la coutume insulaire, l’absence d’être appelle le trop-plein des foules.

Julien se désolait à la perspective de côtoyer les chefs nationalistes qui feraient le déplacement des quatre coins de l’île pour rendre un dernier hommage à l’ancien compagnon de lutte. Pour eux, les choses avaient bien tourné parce que la quête du pouvoir fut le motif unique de leur engagement. Ils avaient pris prétexte du sentiment national pour tromper un petit peuple à bout de souffle, souvent aliéné, parfois corrompu et accédant dans les déchirures à la fin de son histoire.

Quand les nations meurent - et elles meurent avec une lenteur exaspérante - les plus cyniques abusent encore, à leur profit, de la communauté de rêve.

Date de dernière mise à jour : 26/09/2021

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